Romans-Nouvelles.
Laurent Graff.Selon toute vraisemblance.

Une plume aiguisée comme un scalpel

Graff. Voilà un patronyme qui fleure bon le pseudo, l'anagramme, voire le nom de code d'un agent double à la John Le Carré.  Bref, un nom à nous embringuer dans des histoires pas possibles. Ca tombe bien. Graff, Laurent de son prénom, né en pleine Guerre froide, en 1968,  écrit des livres. Et des bons. Plus précisément, de courtes histoires où le lecteur est agrippé par le paletot dès les premières lignes. 

Voyez son dernier titre, Selon toute vraisemblance, édité par le Dilettante.Soit dix nouvelles menées de main de maître qui sont autant de cartes d'embarquement immédiat pour le royaume du doute, de l'absurde et du fantastique. Dans Rapport de visite, en ouverture du recueil, il est question d'un homme, qui gagne sa vie comme "client-mystère" pour la grande distribution et dont le poids sur cette Terre est si léger qu'il ne peut même pas déclencher la cellule photo-électrique des portes automatiques. Le ton est donné,  le rythme imprimé. Au fil des pages, le sol se fait plus mouvant sous les pas du lecteur en même temps que les repères s'effacent. Il y a des livres où on entre en terrain de connaissance, comme dans un intérieur confortable dont chaque meuble ou chaque bibelot est un repère rassurant. Rien de tel chez Graff.  "Moins j'existe selon les critères usuels, mieux je me porte" avoue le narrateur de Rapport de visite. Rien d'étonnant, donc, à ce que le protagoniste de Vie d'un mort-né, un autre texte, n'ait même pas eu le temps d'humer l'air des terriens. C'est un foetus rendu au néant à trois mois du terme de la grossesse de sa mère, et qui se serait appelé Alpha s'il n'était pas "né chez les morts."Alpha. Toujours cette obsession lancinante  des mots qui se défilent jusqu'à la perte totale d'identité. Comme dans La maladie de Delphine, récit vertigineux du calvaire d'une femme qui voit les lettres de son nom et de son prénom lui échapper un à une, avec les conséquences désastreuses qu'on imagine...On frémit d'angoisse quand l'auteur imagine la disparition, sur toute la surface de la planète, de l'amour puis de la mort dans la foulée (L'amour) ; on sort épouvanté de son récit clinique du calvaire d'un accidenté devenu cannibale de son propre corps (Un couteau).

D'une plume aiguisée comme un scalpel,  Laurent Graff met à vif les chairs protectrices de nos certitudes. Il racle jusqu'à l'os,  sonde jusqu'à la moelle, s'attarde là où c'est le plus fragile. Et le problème, c'est qu'on se laisse faire, impuissant à enrayer cette descente vertigineuse jusqu'au délitement et  la désagrégation.
Sans l'humour, noir évidemment, qui surgit ça et là en contrepoint tel un diable narquois, on trouverait vraiment votre cas très grave, Docteur Graff...
Jean-Charles Stasi
Laurent Graff. Selon toute vraisemblance, le Dilettante, 155 pages.


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Pourquoi écrivez-vous ?

Pour dire quelque chose.

Depuis quand écrivez-vous ?

J'ai appris à écrire au CP, à l'âge de 6 ans.

Comment vous vient l'idée d'une nouvelle ?

Comme ça. Vous savez, à force de regarder la mer, on finit, à un moment ou un autre, par voir passer un bateau.

D'accord. Mais une fois que l'idée s'est imposée, la développer vous est-il difficile ou bien écrivez-vous facilement ?

J'écris assez facilement. Je navigue à vue. C'est toujours un plaisir.

Y a-t-il des auteurs qui vous ont donné envie de vous mettre à écrire ?

J'ai écrit mon premier roman après avoir lu La Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint. L'envie était déjà là, mais ce livre m'a dit : tu vois, ça peut être simple.

Plus précisément, qu'est-ce qui dans "La salle de bain" a constitué ce déclic libérateur qui vous a fait franchir le pas ?

A l'âge où j'ai lu La Salle de bain, 16 ans, je ne savais pas qu'on pouvait écrire ça, l'histoire d'un homme qui passe ses journées dans sa baignoire, je ne savais pas que ça pouvait faire un livre. Un livre essentiel.

Les textes de votre dernier livre "Selon toute vraisemblance" (1) sont habités par la disparition, l'effacement, le délitement, la fuite. Envisagez-vous, vous aussi, de vous effacer complètement un jour en cessant d'écrire ou bien écrire vous est-il indispensable pour, justement, résister à la désagrégation ?

J'essaie de trouver d'autres niveaux d'existence. L'effacement dont vous parlez est à mes yeux souhaitable et n'est nullement funeste. C'est avant tout le résultat d'un refus et la recherche d'un salut.Il y a dix ans, à l'occasion de la parution d'Il est des nôtres, j'ai voulu signer mon livre Jean. Mon éditeur m'a dit que ce n'était pas une bonne idée. J'aimerais pouvoir écrire des livres qui se passent de moi.

Vous disiez dans une interview en septembre 2006 que vous ne lisiez pas vos contemporains. Diriez-vous les mêmes choses aujourd'hui ou bien y a-t-il des auteurs révélés récemment qui vous ont marqué ?

Je lis peu de manière générale. Et de moins en moins. Je trouve les livres bavards.

Vous dites que vous lisez peu. Cela sous-entend-il que vous avez beaucoup lu dans votre enfance et votre jeunesse ?

J'ai commencé à aimer lire assez tard, me semble-t-il. J'ai eu ensuite une période de lecture intense, pendant une dizaine d'années. Mais je crois que pour écrire, il faut faire un peu le silence.

 Dans cette même interview, vous estimiez que Michel Houellebecq était "un grand". Le pensez-vous toujours, quatre ans après ? Si oui, qu'est-ce qui, selon vous, le place au-dessus des autres écrivains d'aujourd'hui ?

Je ne peux pas situer Houellebecq par rapport aux autres auteurs, parce que je ne les connais pas. Houellebecq, j'ai lu. Il a de l'envergure, ses livres ont cette étendue que seuls les grands auteurs parviennent à manipuler et à contenir.


Avez-vous d'ores et déjà un nouveau livre achevé ou en cours d'écriture ?

Je suis en train de retravailler un roman que j'ai terminé au printemps.

Roman, nouvelle : avez-vous une préférence ou les deux vous sont-ils complémentaires?

Roman ou nouvelle, mes textes sont toujours courts. Je ne choisis pas d'écrire l'un ou l'autre. Je suis toujours surpris par la fin de mes textes : je ne m'y attendais pas. 

Propos recueillis par Jean-Charles Stasi

 (1) Editions le Dilettante, 15 euros