A-lire : histoire - mur de Berlin

Bernard Aubert, alors jeune journaliste à l'Agence France Presse, a couvert la construction du mur de Berlin. Il se souvient...

En attendant le feu vert de la Tour de contrôle, le C47 tournait au dessus de Berlin dont on apercevait la masse grise à travers les nuages. Au lendemain du 13 août 1961, le trafic aérien aérien sur l'ancienne capitale était dense. En pleine guerre froide, la paix mondiale était soudain menacée.
J'avais alors 25 ans et travaillais au bureau de l'AFP à Bonn. Le Directeur m'avait donné ma chance et envoyé renforcer le bureau de Berlin. Je pris donc en catastrophe l'avion à Cologne, ravi et heureux d'aller couvrir cet événement mondial et de faire mes premiers pas de reporter dans la cour des grands.

Ambiance tendue à Tempelhof...

"Un journaliste français du bureau de Vienne vous attendra à l'aéroport de Tempelhof. Son nom est Jacques Colrat. Il tiendra le Figaro dans sa main pour le reconnaître. Vos cartes d'accréditation vous seront délivrées sur place", m'avait-t-il dit. A Tempelhof régnait une agitation fébrile et l'ambiance était lourde. La tension qui pesait sur Berlin depuis deux jours était palpable. Des militaires américains, anglais, français, des diplomates de toutes nationalités, reconnaissables à leurs impeccables costumes et leur attachés-cases, côtoyaient une foule de civils aux visages tendus, aux regards inquiets. Mais les berlinois qui avaient connus en 1945 la vision d'apocalypse de l'ultime bataille, puis en 1948 le blocus de la ville par les russes, ne cédaient pas à la panique et gardaient leur sang froid.

L'Occident ne fit rien...


Que vont faire les Alliés ? C'était la question cardinale que tout le monde se posait alors avec angoisse. Vont-ils accepter cette situation ? S'ils interviennent que vont faire les Soviétiques ?
On sait que les Alliés - à part des notes "énergiques" de protestation - ne firent rien. Le Président Kennedy qualifia la construction du Mur de « solution peu élégante, mais mille fois préférable à la guerre ». Le premier ministre britannique MacMillan n'y vit « rien d'illégal ». Alors l'Occident se fit une raison….

Pourtant le futur mur n'était alors qu'un barrage fait de barbelés et de parpaings destinés à l'origine à la construction de bâtiments d'habitation...

Arrivé dans la nuit, mon confrère de Vienne nous fit conduire par le chauffeur de l'AFP dans notre bureau situé près du Kurfürstendamm La secrétaire bilingue, Mlle Hollman qui surveillait les dépêches des agences allemandes de l'ouest (DPA) et de l'Est (ADN), nous signala que les ménagères berlinoises se ruaient déjà dans les magasins pour faire des provisions et que certains produits commençaient à manquer. Nous repartîmes aussitôt pour commencer nos "patrouilles" qui allaient se poursuivre près d'un mois. Chaque jour, Colrat et moi parcourions du Nord au Sud ce qui allait devenir le "mur de la honte". Ce n'était alors qu'un barrage construit activement, fait de bric et de broc, de barbelés et de parpaings destinés à l'origine à la construction de bâtiments d'habitation. Cette muraille qui allait se perfectionner d'année en année pendant 28 ans, présentait encore des failles qui permettaient encore aux Allemands de l'est de passer à l'Ouest.

Désespérés mais prêts à tout, des Allemands de l'est réussissent in extremis à s'enfuir à l'Ouest avant qu'il ne soit trop tard


Quand nous assistions sur place à un événement important, notre seul moyen de communication était à cette époque la cabine téléphonique ou alors il nous fallait retourner au bureau. Les téléphones portables et les Blackberry n'existaient pas encore ! Le soir au bureau, la synthèse de la journée devait être envoyé au Desk parisien avant 21h00.Mais de tous les souvenirs que j'ai gardés, il en est un qui m'a décontenancé. Nous marchions un jour Colrat et moi dans une rue presque déserte conduisant à la trop célèbre Bernauerstrasse, (où un immeuble situé à l'est avait une façade donnant à l'ouest, ce qui permit pendant quelque temps à ses habitants de se jeter par les fenêtres en étant recueillis à l'ouest par des toiles tendues par les pompiers ) quand nous vîmes un homme surgir du haut du "mur de la honte" et sauter à nos pieds. Il était jeune, portait une salopette et une casquette militaire. Nous aidâmes ce jeune fugitif à se relever en lui souhaitant un amical "Bienvenue à l'ouest" et en lui proposant notre aide, mais il nous expliqua l'air goguenard qu'il avait fait tomber sa truelle à l'ouest et qu'il voulait juste la récupérer pour continuer à consolider le Mur… Il est repassé à l'est avec sa truelle et nous a laissé pantois et incrédules. Autre anecdote : un petit avion militaire français avec une cocarde tricolore survolait Berlin-est en faisant des ronds, et à chaque fois qu'il survolait le mur, un garde frontière lui tirait dessus depuis un mirador, vidant son pistolet mitrailleur dit à "camembert". Il n'avait bien sûr aucune chance d'atteindre l'appareil...Dès les premiers jours, des allemands de l'est tentèrent le tout pour le tout pour s'enfuir avant qu'il ne soit trop tard. Sept jeunes allemands, garçons et filles, se jetèrent ainsi, sous nos yeux, devant la locomotive d'un convoi de chemin de fer passant juste entre l'est et l'ouest et réussirent à couper les barbelés et à atteindre l'ouest pendant que les wagons empêchaient la police populaire de leur tirer dessus. Jamais je n'oublierai cette scène.

Le piano bar favori de la presse étrangère

Le soir nous allions boire un verre autour d'un piano bar, dans un salon fréquenté surtout par les journalistes étrangers et tenu par une vieille pianiste russe-juive rescapée des camps de concentration qui avait vécu avant-guerre longtemps à Paris et qui connaissait toutes les chansons de Jean Sablon et de Mireille… Un journaliste américain, également d'origine russe, une armoire à glace de deux mètres à la voix de basse, interprétait avec elle en russe des duos qui nous transportaient sur les bords de la Volga ou dans les steppes sibériennes, rêves pacifiques au milieu de ces bruits de bottes. Vingt huit ans plus tard, le "Mur" de Berlin qui a coûté la vie à plus de 160 Berlinois de l'Est s'est effondré, non pas au son des trompettes de Jericho, mais une nuit de novembre 1989 au son d'une suite pour violoncelle de Bach interprétée à ses pieds par Rostropovitch.


Bernard Aubert

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Dean Koontz. Un type bien. Editions Jc Lattès.