A lire : Idées
Daniel Salvatore Schiffer: la critique de la déraison pure.

Un réquisitoire de 350 pages contre les "nouveaux philosophes" et tout spécialement contre Bernard-Henri Levy.

Daniel Schiffer, l’auteur de cette «Critique de la déraison pure» se défend d’attaquer dans ce livre l’esthète «aussi fascinant puisse t-il paraître», ou le polémiste « aussi redoutable soit-il», c’est au philosophe qu’il en veut. La philosophie française, estime t-il, mérite mieux que «l’horrible réputation que BHL est en train de lui tailler». Schiffer, agrégé de Philosophie, et professeur d’esthétique à l’Ecole supérieure de l'Académie royale des Beaux-Arts de Liège, est l’auteur de nombreux ouvrages dont le Dandysme, dernier éclat d'héroïsme, paru en 2010 aux Puf, ainsi que d’une biographie d’Oscar Wilde ( Gallimard, 2009). Il englobe dans sa critique les «nouveaux philosophes» mais s’en prend tout spécialement à BHL: « Enfermé dans ses obsessions, emmuré dans sa subjectivité et prisonnier de son narcissisme, confondant son «Surmoi»avec son «moi» et incapable même de prendre une quelconque distance avec son ego, il ne cesse de tordre les textes à sa guise». Ecrit d’une plume alerte, Critique de la déraison pure, sera un régal pour tous ceux qu'intéressent les polémiques qui agitent le milieu intellectuel français.

Daniel Salvatore Schiffer. Critique de la déraison pure. François Bourin Editeur.


Daniel Schiffer répond aux questions de A-lire.info

1/ Dans votre dernier livre, "Critique de la déraison pure", vous accusez Bernard-Henri Levy de ne rien avoir compris à certains grands philosophes, ou d’en avoir à tout le moins donné des interprétations fallacieuses, mais vous lui reprochez également ses incohérences en matière d’engagement politique. Y a t-il au moins, dans sa volumineuse production, un livre qui échapperait à ces critiques?

BHL n’a pas écrit un seul livre, mis à part "Le Siècle de Sartre", qui soit vraiment un livre de philosophie. Or je me place, dans ma "Critique de la déraison pure", uniquement sur le plan philosophique. Mais même ce livre ( "Le siècle de Sartre"), bien qu'il ne soit pas dénué de talent littéraire, est encore trop superficiel, anecdotique. Sur le plan conceptuel, il ne contient aucune analyse approfondie, par exemple, de "L’Etre et le Néant". Il manque de rigueur et le rapprochement qui y est fait entre l’oeuvre de Sartre et celle de Levinas est, sinon une imposture, du moins plus qu'approximative. On ne peut pas dire, comme le dit Lévy de manière aussi catégorique que péremptoire, elliptique (12 pages, écrites en gros caractères, sur 700) et sans véritable démonstration, que le dernier Sartre soit «lévinassien».

2/ Lui reconnaissez vous au moins un certain «talent»? Et de quel type? Vous reconnaissez vous même que "Le Siècle de Sartre" n’est pas dénué d’intérêt philosophique ni de talent littéraire. Pourriez vous nous en dire plus sur ses talents?

Bernard-Henri Levy fait preuve d’un très bon goût en matière de critiques littéraires. Il a fait par exemple, dans ses "Questions de principe", de bonnes analyses de l’oeuvre de Baudelaire, de Genet, de Gary ou d'Artaud. Ses analyses en matière d'esthétique contemporaine (Warhol, Mondrian...) ne sont pas dénuées d'intérêt et même de pertinence. Mais il se fourvoie complètement dès qu’il touche à la philosophie. Il a le talent de la formule quand il commente des oeuvres littéraires ou analyse la société, mais c’est un mauvais romancier et un mauvais philosophe, capable parfois du meilleur mais souvent du pire.  BHL a un grand talent d’organisateur de réseaux médiatiques. Ma "Critique de la déraison pure" fait la une de plusieurs grands médias belges et luxembourgeois, mais n’a pas eu une seule ligne en France dans les  grands organes de presse. C'est la conspiration du silence. Il a les journalistes à sa botte et a réussi à cadenasser l’info à sa guise.

3/ BHL, normalien, agrégé,avait tout pour faire une carrière traditionnelle dans le milieu de la recherche universitaire. A partir de quel moment aurait-il - si l’on reprend votre argumentation - commencé à «déraper»?

BHL est quelqu’un de fin et d’intelligent qui s’est perdu en chemin, quand il a commencé à s’engager politiquement et à inventer, avec la naissance de ce que l'on a appelé, en 1977, "les nouveaux philsophes, la figure de  l'"intellectuel médiatique". C’est un intellectuel d’un narcissisme outrancier qui a été et continue à être encensé par tous les médias. Cela a certes flatté son narcissisme, son ego hypertrophié, mais cela l’a surtout perdu quant au sérieux philosophique. BHL, c'est le triomphe de l'image sur la pensée, le primat de la forme au détriment du fond et donc de la pensée elle-même. Il n'y a pas, chez Lévy, de travail sur le concept. C'est un intellectuel engagé, mais pas, pour autant, un philosophe. C'est, en fait, un idéologue. La "nouvelle philosophie" est bien plutôt, en réalité, une nouvelle idéologie. Et Lévy n'est certes pas, loin de là, Sartre!

4/ Comment expliquez vous qu’un personnage, selon vous, contestable, continue à trouver une tribune dans les grands journaux français et ait encore tout récemment reçu le prix Saint Simon? 

Son dernier ouvrage, "Pièces d’identité", qui est que le onzième volet de ses "Questions de principe", est un livre qui contient quelques bons articles mais qui alterne, là aussi, le meilleur et le pire. Comment a t-il eu ce prix, alors que tout le monde était au courant de l’affaire Botul (sa dernière bourde, dans "De la guerre en philosophie", à propos de Kant)? Cela reste, pour moi comme pour d'autres, un mystère. Cela prouve, en tout cas, qu'il est, avant tout, un homme d’influence, étant suffisamment habile pour mettre les membres d'un jury dans sa poche.

5/ Vous estimez que nulle part au monde, cette «nouvelle philosophie» n’aurait pu trouver d’écho, si ce n’est à Paris. Qu’y a t-il donc de spécifique dans cet environnement parisien?  N’y a t-il pas à Londres,  Berlin, ou Rome des microcosmes culturels similaires?

D'autres que moi l'ont dit: Raymond Aron, Gilles Deleuze... Le microcosme parisien, le milieu germanopratin, n’existe nulle part ailleurs. A l’étranger, il y a des espaces de liberté, d'expressions alternatives, alors qu’en France tout est centralisé et verrouillé depuis Paris. Les autres pays européens sont beaucoup plus ouverts, plus curieux, plus tolérants, plus axés vers la nouveauté. Preuve en est que les médias français ne s'intéressent que peu à ce qui se passe à l’étranger. BHL en dehors de la France n’existe pas. Il ne jouit d'aucun crédit philosophique en dehors des frontières de l'Hexagone. La philosophie française est en crise, de même que la création artistique qui ne se fait plus maintenant à Paris, mais, pour rester en Europe, à Berlin, à Londres ou Barcelone. Il n’y a plus d’avant garde artistique à Paris qui est devenu, sur le plan des idées, un mouroir. Paris vit sur ses acquis, dort sur ses lauriers. C'est certes encore une belle vitrine, où les artistes aiment venir se faire voir, comme à Cannes lors du Festival, mais ils créent ailleurs. Paris est en train de devenir, comme Venise ou Florence, une ville musée, qui vit du prestige de son passé.

6/ Si l’on considère qu’un philosophe est un penseur qui élabore des concepts permettant de mieux saisir le monde et nos relations à celui-ci, quel serait selon vous, le philosophe contemporain qui s’acquitte le mieux de cette tache?

Les derniers grands philosophes français ayant eu une vision du monde, une "Weltanschaung" pour reprendre le terme de Schelling, sont Foucault (le structuralisme) Derrida (le déconstructivisme) et Levinas (la tentative de faire une synthèse entre le judaïsme et la phénoménologie). Les philosophes actuels sont restés, pour la plupart d'entre eux (voir Badiou, Finkielkraut, Glucksmann...), des idéologues, et l’idéologie ne fait pas bon ménage avec la métaphysique, qui se nourrit, comme chez Kant ou Husserl, de critique. C'est cela qui manque le plus cruellement à la philosophie française d'aujourd'hui: une métaphysique, doublée d'une esthétique. Elle ne réfléchit plus aux fondements du monde, au sens de la vie ou de la mort, à la nature de l'homme. Elle ne s’intéresse qu’aux épiphénomènes, non aux phénomènes proprement dit, encore moins aux noumènes: l'essence profonde et ultime des choses. Les philosophes contemporains sont trop souvent de piètres, sinon de traîtres, penseurs. Et les "nouveaux philosophes" ont là, en cette dégradation de la pensée pure, une énorme part de responsabilité. Au lieu de libérer la réflexion, ils l'ont enfermée,au contraire, dans leur propre idéologie, dans leur dogmatisme, leur manichéisme et leur conformisme. C'est tragique!

Jk

Schiffer sur BHL:

"BHL n’a pas écrit un seul livre, mis à part "Le Siècle de Sartre", qui soit vraiment un livre de philosophie. Or je me place, dans ma "Critique de la déraison pure", uniquement sur le plan philosophique. Mais même ce livre ( "Le siècle de Sartre"), bien qu'il ne soit pas dénué de talent littéraire, est encore trop superficiel, anecdotique. Sur le plan conceptuel, il ne contient aucune analyse approfondie, par exemple, de "L’Etre et le Néant". Il manque de rigueur et le rapprochement qui y est fait entre l’oeuvre de Sartre et celle de Levinas est, sinon une imposture, du moins plus qu'approximative"

 


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