A lire : roman
Luis Sepulveda. L'ombre de ce que nous avons été.

Condamné à 28 ans de prison en conseil de guerre après l’arrivée au pouvoir du général Pinochet ( il militait dans les jeunesses communistes), puis éxilé en Europe après avoir fait le coup de feu au Nacaragua avec les Sandinistes, il fait partie de ces exilés latino-américains qui ne sont pas retournés vivre dans leur pays à l’avènement de la démocratie. Il est établi en Espagne dans les Asturies.

L'exil et le retour.

Son dernier roman L’ombre de ce que nous avons été (La sombra de lo que fuimos), publié aux Editions Metailié, est peut-être, sous couvert d’une rocambolesque intrigue, la réponse à une inquiétude personnelle- Aurait-il du revenir au pays- et plus largement une réflexion romanesque sur l’exil et la nostalgie du pays. Il y
fait en tout cas le portrait sans concession d’exilés chiliens revenus a Santiago qui passent leur temps à ressasser leurs vieux souvenirs dans une ville qu’ils ne connaissent même plus. « Les anciens exilés étaient désorientés, la ville n’était plus la même, ils cherchaient leurs bistrots et tombaient sur des commerces chinois, la pharmacie de leur enfance était devenue un topless, à la place de leur vieille école il y avait maintenant un concessionnaire de voitures, et le cinéma du quartier était devenu un temple des frères pentecotistes. Sans les prévenir on avait changé le pays».

Décalés par rapport au monde d'aujourd'hui

Bien sur, Sepulveda a de la sympathie pour ses personnages qui lui rappellent son passé de révolutionnaire. Ce sont tous des sexagénaires- comme Sepulveda lui même, né en 1949- qui racontent avec enthousiasme leurs vieilles histoires. Ils connaissent encore par coeur les chants prolétariens, se souviennent des fictions révolutionnaires d’Alexandre Ostrovski, comme ce grand classique «L’acier fut trempé» écrit dans les années 30 - et que l’on donnait à lire a Berlin Est aux futurs agents de la Stasi. Bien sûr, ces vieux briscards de la révolution sont émouvants, mais ils sont dépeints comme totalement décalés par rapport au monde d’aujourd’hui, citant encore des phrases du «Camarade Lénine» à propos de tout et n’importe quoi, et s’écharpant encore, gentiment,dans des discussions idéologiques d’un autre temps. «Les classes peuvent arriver à des accords tactiques temporaires qui n'empêchent pas de suivre la stratégie de l’avant garde. Lénine l’a dit dans Que faire», clame l’un d’entre eux entre des verres de Santa Rita. L’intrigue elle même épaissit le trait. Ces révolutionnaires en retraite vont s’emparer d’un trésor de guerre caché dans l’un de ces cafés « con piernas»( cafés avec des jambes) qui ont fleuri dans le centre de Santiago à partir des années 90- les serveuses en tenue légère y proposent parfois des prestations suplémentaires dans de petits salons- et suprême dérision, le «spécialiste» qui devait accompagner le groupe est tué par un tourne disque lancé par la fenêtre lors d’une dispute conjugale.. accompagné des Concepts élémentaires du matérialisme historique de Marta Harnecker, ouvrage d’une sociologue chilienne marxiste-léniniste, qui avait servi de bible aux mouvements communistes dans les années 70.
On l’aura compris ce roman est plein d'humour.

Pas beaucoup de traces du Chili d'aujourd'hui

L’ombre de ce que nous avons été est-il une réussite? Sans aucun doute en matière d’écriture, car rien ne sonne faux. Tout a été écrit du point de vue des personnages et rien ne choque. Pas même l’absence partielle du Chili de nos jours, décrit par Sepulveda comme un pays divisé en deux «pays totalement différents», celui des vainqueurs qui habitent à l’est de la ville et ont d’ «impeccables dents blanches» et les autres, qui circulent dans le centre de Santiago, effrayés par les carabiniers et les vigiles. On n'aperçoit à aucun moment les gratte-ciel de verre et d’acier des quartiers d’affaires. Aucune scène à Vitacura, dans les villas entourés de verdure, ou à la Dehesa, le nouveau quartier «chic» de la ville, avec son Mall à l’américaine où les mères de famille en Porsche Cayenne viennent traîner avec leurs landaus. L’action, jusqu’au «dénouement» final résumé en quelques pages, se déroule en grande partie en milieu fermé, dans un entrepôt rempli de souvenirs et de rêves.Cette absence d’une bonne partie du Santiago réel est-elle voulue, pour amplifier l’impression d’isolement des personnages, ou le fruit du hasard? Seul Sepulveda pourrait le dire. Mais technique ou pas, le résultat est convaincant, tout au moins pour ceux qui connaissent l’Amérique latine, les exilés, et leurs rêves. Sepulveda est un romancier de talent. L’ombre de ce que nous avons été trouvera t-il son public au delà de la frange de lecteurs pour qui l’assaut au palais présidentiel de la Moneda, la villa Grimaldi, ou le GAP évoquent encore quelque chose? L’avenir le dira. Jk

L’ombre de ce que nous avons été, Editions Métailié, Paris.

+ Pour aller plus loin, lire Pierre Vayssiere sur la désinformation des médias français dans la couverture du coup d'état du général Pinochet

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Dean Koontz. Un type bien. Editions Jc Lattès.