Les traductions de Max Weber
Laurent Rochard a examiné à la loupe les traductions en français de l'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme de Max Weber. Ses préférences vont à la traduction des éditions Gallimard.
Ce « classique » de la sociologie qu'est devenu L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme de Max Weber est disponible en français dans trois traductions différentes.
Quand on sait que des pans entiers de l'œuvre wébérienne – en particulier sa sociologie de la domination – ne sont toujours pas accessibles en français et quand on connaît le manque flagrant en France de traducteurs « compétents » – surtout pour la langue allemande ‑, on peut regretter cette « surabondance», qui ne peut que plonger le lecteur profane dans l'embarras. Mais, en l'occurrence, il semble que le bon choix ne soit pas trop difficile à faire.La première (Press Pocket, traduction de Jacques Chavy) est la reprise en édition de poche d'une traduction parue en 1964 – la 1ère édition allemande datant de 1904-1905 – qui, si elle avait à l'époque le mérite d'exister, n'était pas exempte, loin s'en faut, de déficiences, y compris au plan strictement linguistique. La reprise du même texte, sans aucune révision, mais dans une version abrégée (les longues notes que Weber avaient rédigées pour étayer sa démonstration, en particulier pour la seconde édition ont été « expurgées » ) ne témoigne pas d'un grand souci de rigueur de la part des éditeurs, soucieux, semble t-il,de ne pas perdre leur part de marché face aux deux nouvelles traductions, apparues plus récemment, l'une, en 2000, aux éditions Flammarion ( traduction d'Isabelle Kalinovski ), l'autre, en 2003, aux éditions Gallimard (traduction de Jean-Pierre Grossein ).
Malgré les titres prestigieux de son auteur ( Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm et agrégation d'allemand ), la traduction Flammarion recèle des erreurs et des bévues qui relèvent aussi bien de la culture historique et religieuse que de la compréhension du vocabulaire wébérien.
Ainsi, pour prendre quelques exemples, les « anabaptistes », longuement étudiés par Weber, disparaissent au profit des « baptistes » ; des « séminaristes » sont signalés au Moyen Age, alors qu'il s'agit d'une création du concile de Trente (1563 ) ; les « saints » prolifèrent dans le texte français, à la différence du texte original qui reste très parcimonieux, conformément à la tradition protestante, dans l'attribution de ce « titre ». Dans la même veine les « pasteurs » ou les « prédicants » sont systématiquement transformés, dans la traduction, en « prêtres ».
Deux autres bévues de taille, parmi d'autres. Premier cas : l'existence de chemins de fer en Amérique en 1643, alors que le texte original mentionne des entreprises métallurgiques ( la traductrice a confondu Eisenwerk et Eisenbahn). Plus grave encore la note de la page 325 : le texte français évoque les dispositions prises par le Long Parlement anglais pour exclure un lord, du nom de Supper, alors qu'en réalité, la question concernait la procédure d'exclusion de la sainte Cène ( car tel est le sens de Lord's Supper en anglais) ! Moins spectaculaire, mais touchant au cœur même de l'argumentation wébérienne, la traduction de la notion de Beruf par « métier » est particulièrement malheureuse, dans la mesure où Weber tente de montrer, à longueur de pages, qu'en forgeant cette notion pour sa traduction de la Bible, Luther conjoignait en un seul mot deux registres jusque-là distincts, celui du travail et celui et de la « vocation » ; la traduction par « métier » déforme totalement la démarche de Luther et par ricochet, celle de Weber. Rien n'est mieux à même d'illustrer ce point que la traduction d'une formule célèbre, par laquelle Weber veut décrire le changement de situation entre le puritain qui avait choisi de s'investir tout entier dans l'exercice d'une activité professionnelle qu'il concevait comme une vocation et l'homme moderne qui, lui, est contraint, par la nature même du système économique et social dans lequel il est enserré, de travailler : « Le puritain voulait être un homme du Beruf ; nous [ hommes modernes ] sommes contraints de l'être ». Traduire : « Le puritain voulait être un homme de métier… », c'est oblitérer totalement le registre « vocationnel ». A titre de comparaison, on signalera que la traduction Plon, mentionnée plus haut ( « Le puritain voulait être un homme de la besogne »), n'est pas plus satisfaisante. A titre de comparaison toujours et pour faire la transition avec la traduction Gallimard cette dernière propose une solution qui, nonobstant une certaine lourdeur, a l'avantage décisif de rendre pleinement le sens de l'analyse pour qui n'a pas accès directement au texte original: « Le puritain voulait être un homme de la profession-vocation ».
Parue en 2003, d'abord dans la collection prestigieuse « Bibliothèque des sciences humaines » chez Gallimard, puis, dès 2004, dans la collection « Tel » du même éditeur, la traduction de Jean-Pierre Grossein réunit un ensemble de qualités qui ont été saluées par la critique.
« Il faut saluer l'entreprise éditoriale et le travail de traduction de Jean-Pierre Grossein, lesquels, levant tous les obstacles surgis de la lecture flottante et bien d'autres imprécisions redoutables, font apparaître un livre entièrement nouveau » note ainsi Pascale Gruson, dans « Relire L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme », Esprit, 2003 . On pourrait citer aussi ces propos venus d'un autre horizon : « C'est au renouvellement de nos grilles de lecture de l'œuvre wébérienne que nous invite J.P. Grossein. Celui-ci n'a pas seulement livré une édition plus juste et plus complète. Les chemins qu'il a empruntés pour ce faire sont aussi d'un grand intérêt pour la sociologie économique. » (Gilles Bastin, « Weber dépasse Weber. A propos d'une nouvelle traduction de L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme », Sociologie du travail, 47, 2005 ).
En effet, outre la qualité de la traduction, toujours attentive à rester au plus près du texte original qu'elle restitue dans ses nuances et dans sa dynamique, l'édition de Jean-Pierre Grossein – lequel avait déjà proposé une édition et une traduction remarquables de textes de Weber sur la religion ( Max Weber, Sociologie des religions, Gallimard, 1996, 2e édition revue et corrigée 2006 ) – offre un dossier éditorial complet, d'une part en faisant apparaître très clairement les nombreux ajouts et éclaircissements que l'auteur a apportés dans la seconde édition de son texte (1920 ), la première édition datant de 1904-1905 et d'autre part en publiant dans le même volume l'ensemble des textes « anticritiques », dans lesquels Max Weber défend pied à pied sa « thèse » contre les critiques et les malentendus qu'elle a suscités dès sa parution.
Le malentendu central, celui qui a accompagné ce texte dès ses débuts et jusqu'à aujourd'hui, consiste à imputer à Weber la thèse – qu'il qualifie pourtant lui-même de « stupide » !– selon laquelle la Réforme protestant aurait engendré le capitalisme. Il faut bien dire qu'en proposant de mettre en relation des éléments jugés trop hétérogènes pour se prêter à cette démonstration, à savoir un fait religieux – la Réforme protestante – et le développement d'une dynamique économique spécifique, le capitalisme occidental moderne, Weber heurtait bien des sensibilités, matérialistes comme spiritualistes, de droite comme de gauche et que la subtilité de ses analyses requérrait autre chose qu'une lecture pressée ou paresseuse.
Ce qui vaut a fortiori pour les traductions et, en l'occurrence, on aura compris que le choix ne souffre pas la moindre hésitation.
Laurent Rochard


